Thomas Depryck

/photos/2013_Depryck_Thomas_aut.png« Si t’es pas content, t’as qu’à prendre la porte, y en a dix qui attendent derrière !, » semble être le slogan de l’époque. Mais la réalité macroéconomique est plus complexe que cela et recèle des thèses que Thomas Depryck effleure avec un humour irrésistible. Plus on martèle que le travail est rare et précieux, plus le travailleur sera de « bonne volonté ». Il restera donc toujours un chômage structurel lié au besoin de pouvoir pressurer la main d’œuvre. « Que se passerait-il si tout le monde avait un travail ? » s’interroge le héros de Thomas Depryck. Les entreprises ne pourraient plus engager, ce serait le chaos. Donc, il faut une réserve. Une mission faite pour notre personnage. Bien sûr, la noble cause du « Réserviste » ne passera pas sans heurts auprès de l’Onem. Formidable texte de Thomas Depryck qui offre un passionnant contre-pied au mépris généralement porté aux chômeurs dans une société qui a érigé le travail en valeur absolue. S’il est indiscutablement l’une des plumes belges à suivre, Thomas Depryck est indissociable d’un autre artiste belge en vue : Antoine Laubin. Tous deux forment un duo théâtral implacable, l’un à l’écriture, l’autre à la mise en scène, abordant généralement des thématiques très sociales, comme les sans-abris, dans le précédent Dehors. « L’idée selon laquelle les chômeurs sont nécessaires au système était déjà contenue dans le Capital de Marx, rappelle Thomas Depryck. Il faut de la main d’œuvre disponible pour faire tourner la machine. C’est le même principe que les clochards (le thème d’une autre de ses pièces, Dehors, NDLR) qui sont des victimes sacrificielles : ils sont nécessaires pour montrer qu’il n’y a pas d’alternative à la normalité, qu’il faut travailler au risque de subir le même sort qu’eux. Nous partageons tous ce cynisme sans l’assumer. » C.M.

« Le Réserviste » de Thomas Depryck, mise en scène d’Antoine Laubin. Crée en version courte au festival XS en mars 2013 puis en version longue en février 2015 au Théâtre de la Vie. Coproduction De Facto / Théâtre de la Vie.

Soufian El Boubsi - Joachim Olender

/photos/2015-El_Boubsi_Olender.png1965 : Georges Perec, pas encore trentenaire, publie chez Julliard Les choses. Sous-titre : Une histoire des années soixante. Roman autant qu’analyse sociologique d’une époque, l’œuvre de Perec nous décrit la vie quotidienne d'un jeune couple bobo : Jérôme et Sylvie poursuivent méthodiquement et désespérément leur rêve de bonheur en cédant aux mirages de la société de consommation triomphante. Ils auraient aimé être riches. Ils croyaient qu’ils auraient pu l’être, écrit l’auteur. 2015 : le roman de Perec pose-t-il encore aujourd‘hui les mêmes questions, provoque-t-il le même malaise qu’à l’époque de sa parution ? Soufian El Boubsi et Joachim Olender en sont persuadés. Mais il n’est pas question ici d’adaptation littérale; l’idée était d’interroger le roman pour en dégager les résonances actuelles. Il en résulte un travail d’écriture tout à fait séduisant mais qui ne masque pas pour autant la complexité du thème. Grâce à la complicité de deux excellents comédiens, Nathalie Mellinger et Pierre Verplancken, les auteurs jouent sur plusieurs tableaux, mêlent les voix, multiplient les angles de vue : on glisse du livre de Perec au quotidien d’un couple d’aujourd’hui, en passant par des citations éclairantes sur le sujet (Baudrillard, Barthes, Ramonet ou Debord). Un texte qui suscite la réflexion mais sans donner de leçon, un texte miroir qui nous renvoie à nous-mêmes, consommateurs prisonniers de cette « formidable machine à désirs qu’est notre société capitaliste ». Pouvons-nous encore résister? Les héros de Perec s’y essaient : Ils tentèrent de fuir écrit l’auteur pour amorcer la seconde partie de son roman. Cette phrase, Soufian El boubsi et Joachim Olender ne l’ont-ils pas choisie précisément comme titre de leur spectacle ? D.M.

Ils tentèrent de fuir, écriture et mise en scène de Soufian El Boubsi et Joachim Olender. Créé au Théâtre de la Vie en janvier 2015 en coproduction avec le Théâtre de Namur. Reprise en novembre 2015 au Théâtre de Namur et en janvier 2016 au Théâtre de la Vie.

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Riton Liebman

/photos/2015-Liebman_Renegat.pngEn écrivant et en interprétant un texte aux accents clairement autobiographiques, Riton Liebman, fils du célèbre Marcel Liebman, historien du socialisme et communisme, tombe le masque. En espérant sans doute qu’un jour, enfin, quelqu’un le reconnaisse, lui, le petit Henri, du prénom de son oncle déporté lorsqu’il était enfant. Cette histoire familiale, cette écrasante figure paternelle - dont l'amphithéâtre à l'Université libre de Bruxelles était toujours plein à craquer- cette vie trop vite consumée, le comédien les conte dans Liebman Renégat, accompagné par le musicien Philippe Orivel. Avec une émouvante sincérité. Et une intéressante inversion de codes théâtraux tels ces Offs répétés au micro alors que le récit se joue à nu. En commençant par la chanson que lui chantait sa maman pour le calmer lorsqu’il se balançait dans son berceau : quatre chevaux venus de l’Oural… Suivra Led Zeppelin, lorsqu’il aura l’âge d’acheter ses propres disques, le rap de son fils, ensuite. Puis, entre les notes, fil, forcément rouge, du spectacle, les musiques de son père dont Mozart, par-dessus tout. Et sa plume, brève et brute, court d'un souvenir à l'autre Du violon à la platine, Riton Liebman, en costard noir, évolue avec élégance, talent, rythme et humilité. Et avoue, avec beaucoup de courage, ne penser qu’à se défoncer à la coke avec Plastic Bertrand pendant que son père meurt d’un cancer. Une franchise, une honnêteté qui font de lui un grand comédien. Et en amont, un auteur honnête, direct; sans embages. Qui, non content de rouvrir une page de notre histoire, livre une vraie leçon de vie. L.B .

Liebman Renégat de Riton Liebman, mise en scène de David Murgia. Créé au Théâtre de l'Ancre, à Charleroi en mars 2015, joué à Liège à la Halte, à la Cité Miroir et à Bruxelles au Varia. Reprise en 2016 au Varia et à L'Ancre, en février, dans le cadre du Festival KICKS.