Au Sanglier des Flandres

/photos/Van-Eeghem-Sanglier-Flandres.pngIl n’y a que lui pour pondre un objet pareil : inclassable, fou, formidable. On connaissait Bernard Van Eeghem le comédien et metteur en scène. On connaît désormais Bernard Van Eeghem le peintre, alors qu’il allie ses deux talents dans « Au Sanglier des Flandres ». Lui qui a étudié l’architecture à Saint-Luc et l’histoire de l’art à la VUB, donne de son corps et du pinceau dans une performance époustouflante de 25 minutes. Partant d’un souvenir d’enfance quand, à cinq ans, son père l’emmène voir la procession du Saint-Sang devant le beffroi de Bruges, l’artiste, en combinaison de peintre en bâtiment, se poste devant une gigantesque bâche transparente et entreprend de peindre en direct les moments phares de la Bible, de l’Ancien au Nouveau Testament. Attention, on est loin du cours de catéchisme. En deux coups de pinceau, aussi lapidaires que précis, il peint l’Arche de Noé ou la Passion du Christ tout en digressant avec un humour plein de naturel sur le folklore flamand et des anecdotes de son enfance. On y suit notamment la pérégrination des chevaliers pour ramener la précieuse goutte du Saint-Sang de Jérusalem à Bruges, cette unique petite goutte qui fait courir les foules, encore aujourd’hui, à chaque jeudi de l’Ascension, devant une procession de chameaux, d’éléphants et d’étudiants flamands déguisés en soldats romains. L’artiste peint ce qu’il dit et dit ce qu’il peint tandis que la toile se noircit, que la fresque se nourrit, et que son échelle roulante l’emmène toujours plus haut sur sa peinture en mouvement. Mais le plus fort reste à venir quand, de la Vierge Marie, figure maternelle universelle, Bernard Van Eeghem bifurque vers son histoire personnelle, celle d’un enfant né sous x et qui tente sans relâche de retrouver sa mère, encore à l’heure actuelle. De fait, c’est comme un fil rouge dans ses créations (on se souvient de « Rari Nantes » aux Tanneurs notamment) qui donne ici un final cinglant, bouleversant. Déchirant même, au sens propre. C.M.

Au Sanglier des Flandres, créé au Théâtre National. Une production de Margarita Production.

Cendrillon

/photos/Cendrillon_Spectacle.pngUn mille-feuilles fascinant – poétique, psychanalytique, et plein d'humour, qui traverse l'univers des contes (dits) de fée et en élimine les clichés pour nous tendre un miroir, à nous, adultes et enfants. Après «Le petit chaperon rouge» et «Pinocchio», Joël Pommerat, artiste associé au Théâtre National, y a créé une Cendrillon bouleversante, avec des comédiens de chez nous, réinventés, dont Catherine Mestoussis, Caroline Donnely, Alfredo Canavate et une Deborah Rouach époustouflante, Sandra (Cendrier, Cendrillon...). Obstinée, impertinente, fragile, elle se malmène et s'empêche de vivre parce qu'elle a mal compris les derniers mots de sa mère mourante et se croit dépositaire de sa mémoire.... Et pour ne pas oublier d'y penser, elle a à son poignet, une énorme montre qui sonne toutes les 5 minutes : un gag et une tragédie ! Ainsi Pommerat décrypte-t-il les liens entre le deuil, le chagrin et la culpabilité, la méchanceté, celles qu'on subit, celles qu'on s'invente. Toute l'enfance forte et fragile, insondable, y est tapie et incarnée dans une foule de détails, visuels et sonores, qui s'appuient sur les éléments narratifs du conte et leur donnent chair et relief, tantôt drôles (une fée hilarante presque nulle en magie), tantôt angoissants (les oiseaux qui se fracassent sur la verrière...). Comme dans tous ses spectacles, avec les lumières et la scénograpĥie de l'inestimable Eric Soyez, Pommerat crée un plateau à la fois dépouillé et extrêmement sophistiqué, où chaque tableau surgit du noir, dans une fluidité d'amosphères dont il a le secret. Une «Cendrillon» inoubliable, à la beauté cruelle et mystérieuse. M.F.

Cendrillon, de Joël Pommerat créé au Théâtre National. Une production du Théâtre National, de la Monnaie avec la collaboration de la Compagnie Louis Brouillard. Reprise au Théâtre National du 27/11 au 31/12 ; à la Maison de la culture de Tournai les 15 et 17/11 ; au Manège à Mons les 24,25 et 27/1/2013.

La Estupidez

/photos/La_estupidez.pngUn texte démesuré – longueur, multiplicité des points de vue et des intrigues, éventail des références -, un auteur peu connu (l'Argentin Rafael Spregelburd, né en 1970, révélé en France par l'entremise du metteur en scène Marcial Di Fonzo Bo, qui est aussi son traducteur) qui ose tout mixer, du boulevard aux mathématiques de haut vol, dans une sorte de catastrophe réinventée : il en faut plus – ou beaucoup moins – pour effrayer Transquinquennal. Le collectif bruxellois, dont on sait le goût pour l'ironie, le questionnement des conventions et les langages scéniques porteurs de surprises, s'est attaqué à cette foisonnante matière avec un appétit féroce doublé d'un sacré sens du détail. « La Estupidez » (la Connerie, soit la version Spregelburd d'un des « Sept péchés capitaux » de Jérôme Bosch) est une variation sur l'avarice, le portrait protéiforme d'un monde gouverné par la bêtise et le fric. Un épatant quintet prend en charge les 25 personnages de ce tourbillon kitsch, façon soap opera, surplombant les profondeurs. Une comédie apocalyptique, vertigineuse, décapante. Faux vaudeville, vraie prouesse. M.B.

« La Estupidez » de Rafael Spregelburd, traduction française de Marcial Di Fonzo Bo, créé par Transquinquennal en avril 2012, joué à Bruxelles (Tanneurs) et à Liège (Pôle Image).