4.48 Psychose

/photos/4.48_Psychose.jpgQuand, en mars 2008, Isabelle Pousseur livre sa création de 4.48 à Océan Nord, la saison en cours est déjà amplement marquée par le spectre de Sarah Kane. Une énième version de l'univers noir composé par l'auteur britannique suicidée à 28 ans, qui plus est à travers son ultime texte ? À l'interprétation “testamentaire”, la metteur en scène préfère l'ouverture. L'espace scénique accueille cinquante spectateurs, pas un de plus, le long de deux tables blanches de banquet. S'il est question d'intimité et de partage – mais aussi de représentation, avec le micro et le rideau rouge du fond, et de milieu hospitalier, avec le lit au milieu –, 4.48 Psychose se situe, pour Isabelle Pousseur, quelque part entre le sacré et sa profanation. Dans ce texte sans indication de distribution, la voix, plurielle, est ici dédoublée. Non seulement partagée, brillamment et en alternance soir après soir entre Véronique Dumont et Catherine Salée, elle tend pour la metteur en scène à “quelque chose de trouble, de mental, de fragile”, à une sorte d'intériorité surexposée. Soigné et soignant, corps et esprit, masculin et féminin, soi et l'autre, voire l'autre en soi, littérature et réalité: toutes les dimensions de l'oeuvre sont ainsi portées à un degré rare de limpidité. Chaque façon de faire entendre l'écriture de Sarah Kane s'apparente à un plongeon dans le chaos ; celle-ci, sans rien oblitérer de l'inconfort, sans jamais vouloir apaiser ses démangeaisons, ose la lumière.M.B.

4.48 Psychose, de Sarah Kane, mise en scène d'Isabelle Pousseur, Théâtre Océan Nord.Reprise au Théâtre Océan Nord du 21 avril au 9 mai 2009.

Africare

/photos/Africare.jpgIl n’en est pas à son coup d’essai Lorent le Généreux. De sa sensibilité à fleur de peau et de ses convictions sociales et politiques fortes, naissent des spectacles de témoignage passionné et lucide, qui mêlent acteurs professionnels et marginaux de notre société ou du monde. Dans Les Ambassadeurs de l’ombre, il donnait à quelques familles belges du Quart Monde, l’accès à la parole et à la magie de la scène. Dans Trous, Rupe, Gaten, il faisait parler les «invisibles», les victimes serbes et tsiganes du conflit de l’ex Yougoslavie. Avec Africare, il utilise l’image mythologique d’Icare pour décrire le drame congolais. Icare, c’est à la fois l’Africain qui se brûle les ailes à force de vouloir s’évader vers le soleil trompeur de l’Europe ou le Congolais pris dans le dédale de son immensité territoriale et de ses interminables guerres civiles. Aucune détresse n’est occultée: femmes violées, enfants-soldats, pillages par des troupes étrangères qui ont dépecé le pays. Mais, ici, pas de misérabilisme: le message est d’espérance. Avec cinq acteurs africains toniques, dialoguant avec 150 autres, par le biais d’habiles vidéos, on est à la fois dans la réalité africaine complexe et dans un théâtre de témoignage. Créé au festival au Carré à Mons, accueilli cet été à Avignon, au théâtre des Doms, il poursuit une carrière internationale. C.J

Africare de Lorent Wanson, Kinshasa, le Manège.mons, Tarmac (Paris), Théâtre de Poche, Le Phénix (Valenciennes), Tournée en Wallonie et... au Chili Reprise: à Montréal 2009-2010.

Nuit avec ombres en couleurs

/photos/NuitAvecOmbres.jpgDans le parcours des quelque 70 réalisations du metteur en scène Frédéric Dussenne (44 ans, issu du Conservatoire de Bruxelles), son compagnonnage avec l’œuvre de Paul Willems fait figure de relation privilégiée. Lorsque, tout à la fin de sa vie, Claude Etienne, qui avait été son premier professeur, lui confia la mise en scène de Elle disait dormir pour mourir (Rideau, 1992), le jeune animateur des Ateliers de l’Échange rencontra l’écrivain à plusieurs reprises. « Il ne faut pas jouer au théâtre mais être la musique… », lui avait notamment écrit Paul Willems. Après avoir revisité encore Les Miroirs d’Ostende (Théâtre de Namur, 1998) et proposé le magnifique et composite Un pays noyé (Rideau, 2005), Frédéric Dussenne a retrouvé l’enchanteur de Missembourg, dix ans après sa mort, pour cette Nuit avec ombres en couleurs produite par L’Acteur et l’écrit en collaboration avec le Théâtre de l’Ancre. La scénographie de Vincent Lemaire, la musique de Pascal Charpentier, les costumes de Lionel Lesire, les lumières de Renaud Ceulemans, la marionnette conçue par Bernard Clair, l’interprétation habitée d’Alexandre Dewez, Pierre Verplancken, Janie Follet, Pascale Vyvère, Thierry Hellin, Bernard Sens, Julie Leyder, Marion Hutereau et Vincent Hennebicq, tout concourait ici à plonger le spectateur au cœur de l’invention la plus allusive et la plus énigmatique de son auteur. Une rencontre théâtrale majeure autour de l’invisible et de l’indicible, comme une sublime musique au bord du silence. Ph. T.

Nuit avec ombres en couleurs de Paul Willems, mise en scène Frédéric Dussenne au Théâtre de l'Ancre. Reprise au Rideau de Bruxelles du 6 au 27 février 2009. Centre culturel de Dinant le 3 mars.