La ville

/photos/2015-La_ville.pngLa ville est un cadeau pour les spectatrices que nous sommes mais certainement pas pour les critiques que nous tentons d’être. Tout dans cette pièce labyrinthique de Martin Crimp tient des sables mouvants, avec un récit fait d’allusions et d’indices fuyants plutôt qu’une narration claire et linéaire. Il est question d’une voisine étrange, infirmière mariée à un homme parti faire une drôle de guerre, d’un auteur connu pour ses écrits sur la torture et la prison, ou d’enfants aux poches remplies de sang, Dégâts collatéraux de l’angoisse urbaine et du mal-être collectif qui nimbent toute la pièce. Tout comme les personnages peinent à trouver prise sur cette suffocante vie dans la ville, le spectateur a l’impression de sans cesse perdre pied dans une pièce qui se dérobe à lui. Cette «dérobade» et la manière de maîtriser un puzzle, c’est ce qui a séduit Michael Delaunoy, interviewé par Marie Baudet. «On est bien dans le théâtre anglo-saxon. On en connaît les forces et les faiblesses, et notamment son peu de remise en question du réalisme. Or Crimp est un contre-exemple. La dimension du mystère, chez lui, est très forte. Bien sûr, et comme beaucoup de ses pairs, il parle du monde contemporain, des angoisses liées à la famille, au couple, au travail, à la guerre. Mais la manière n’est jamais frontale….son regard est oblique. La violence, très rarement montrée, est omniprésente. Il travaille énormément sur l’imaginaire du spectateur. Michael Delaunoy, un metteur en scène toujours en recherche de défis plutôt que d’habitudes réussit à fédérer magistralement une équipe autour de ce défi avec une distribution diaboliquement envoûtante: Anne-Claire, Serge Demoulin, Valérie Marchant ou Mina Milenkovic nous baladent entre fantasme et réalité avec un aplomb phénoménal. Avec eux, la sombre vision de Crimp sur les relations humaines se transforme en un passionnant jeu de pistes, une expérience surréaliste à la David Lynch. C.M et M.Ba

La Ville de Martin Crimp, mise en scène de Michael Delaunoy, au Rideau de Bruxelles, en avril et mai 2015.

Les Mains sales

/photos/2015-Les_mains_sales.pngRamenez Les Mains sales de Jean-Paul Sartre au temps présent. Ici et maintenant. Un pari fou ? Une réussite totale de Philippe Sireuil qui nous ramène, à vif, la question de «l’engagement » et de « nos actes » à travers une mise en scène ultra dynamique, un jeu de comédien(ne)s phénoménal, une lumière de climats, un décor intelligent, une exploitation vidéo pertinente, etc. etc. Le talent de Sireuil-l’-engagé est au rendez-vous qui repose les questions de Sartre : «sommes-nous récupérables ? », quel compromis entre l’idéal et le réel ? Et l’individu, c’est quoi sa liberté ? On avoue : on croyait la pièce de 1948 poussiéreuse. On la redécouvre en 2014, passionnante et passionnée. Pourtant le pitch n’a pas changé : en 1943, jeune résistant communiste, Hugo, est chargé d’une mission par le Parti: celle d’assassiner Hoederer, un «social-traître» qui cherche à négocier avec les pouvoirs fascistes en place. Le génie de Sireuil. Sans faire éclater ce cadre, sa mise en scène déroule Les Mains sales tel un polar, non sans un brin de comédie, voire de vaudeville! Le spectacle avance constamment avec talent à chaque instant, empli de belles surprises scéniques. Un casting d’enfer avec une troupe de comédiens suisses et belges qui fait plonger dans la pièce de façon irrésistible telle ces gardes du corps « beaufs » ou encore une épouse caricature d’icône à la Marilyn Monroe. Le tout avec un travail d’orfèvre, jusqu'au changement de décor qui  s’accompagne de judicieuses citations cinématographiques, de Truffaut au western, en autant de clins d’œil très (in)pertinents pour éclairer le texte de Sartre. Impressionnant.N.A

« Les Mains sales » de Jean-Paul Sartre, mise en scène de Philippe Sireuil (Cie La Servante). Créé en Suisse (Comédie de Genève), première belge au Théâtre des Martyrs, novembre 2014

Passions Humaines

/photos/2015-Passions_humaines.pngGuy Cassiers dirige depuis 2006 le Toneelhuis dans sa ville natale, Anvers, là où ses études le menaient aux arts graphiques : source de cette signature plastique et multimedia fascinante désormais inséparable de ses mises en scène ? L'homme se confronte comme nul autre à la démesure des grands textes littéraires dont Proust, Musil, Mann, ou Virginia Woolf, Tom Lanoye et Erwin Mortier. Avec eux, et en humaniste, il interroge l'art et le pouvoir, l'identité complexe de la Belgique en miroir des relations humaines, des tourments des êtres. Ainsi en est-il de ces Passions humaines, d'Erwin Mortier, texte foisonnant autour de la commande par Léopold II à Jef Lambeaux du fameux marbre des Passions humaines. Cassiers, en formidable directeur d'acteurs, y mêle comédiens flamands et francophones, jonglant des deux langues à l'unisson d'un jeu où le corps dit autant que le mot. La scène, impressionnante, est divisée en deux étages, recréant par la video les serres de Laeken (autre commande de Léopold II). En haut, le roi, sa maîtressse et Horta. En bas, des journalistes, des intellectuels, un anarchiste, des hommes et leurs femmes enchassés dans de petites alcoves. Des panneaux coulissants permettent la fluidité, la simultanéité des scènes et le regard du roi sur ce « petit » peuple. En fin de parcours, la mer tourbillonnante de corps sculptés devient chairs mouvantes, comme aspirées dans le relief de Lambeaux, un artiste que l'on découvrira seul, dans sa simplicité, devant son oeuvre et dans un monologue superbe sur l'art de la sculpture. Un spectacle inouï qui est aussi un acte politique. M.F.

Passions humaines, texte d'Erwin Mortier, mise en scène de Guy Cassiers, production de Toneelhuis en coproduction avec le Théâtre National et le Manège.Mons. Création au Manège à Mons.