Collectif La Brute

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Ils ont travaillé et mûri trois ans le thème et la réalité de la prostitution à travers un nombre impressionnant de rencontres de putes, de lectures de leurs témoignages, de visionnages de films, de travail de groupe. « Ils » c’est le collectif La Brute animé, entre autres, par Jérôme de Falloise, Raven Ruëll et Anne-Sophie Sterck encadrant les recherches, d’un groupe de jeunes acteurs de l’ESACT. Loin de crouler sous la documentation ils en font une fresque vivante, vibrante et leur réflexion sur la manière de transmettre est aussi importante que le contenu.

Surtout il y a cette « écriture scénique » impressionnante, la qualité des dialogues qui jaillissent du plateau où ces prostitué(e)s semblent en roue libre, à un moment de repos de leurs activités. Les 10 protagonistes, pour la plupart remarquables étudiants de l’ESACT de Liège, faufilent des répliques qui s’enchaînent avec un naturel fou. Ça vit, ça bondit, ça rejaillit et une narration s’élabore devant nous avec ses moments tour à tour drôles ou dramatiques. Les trois « animateurs » du Collectif, Jérôme, Raven et Anne-Sophie sont bien là, acteurs remarquables. Mais surtout ils communiquent leur énergie à un groupe de jeunes acteurs/trices dont l’écriture scénique collective, la tonalité juste donnent à ce sujet tabou, la prostitution, un éclairage à la fois intense et détaché renvoyant la balle dans le camp du spectateur. A la manière de Baudelaire dans sa fameuse apostrophe au lecteur :

« Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange

… Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère ! » C J.

Elena Doratiotto - Benoît Piret

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Elena Doratiotto (collectif La Station) et Benoît Piret (Raoul Collectif) se sont connus à l'Esact, l'École d'acteurs du Conservatoire de Liège. Et ont porté ensemble des costumes de fourrure dans le spectacle jeune public Zoro et Jessica (les Ateliers de la Colline, 2011). C'est ensemble encore que, mus par des intuitions communes, ils entament à L'L, en 2014, une recherche qui aboutira à Des caravelles et des batailles. Coauteurs et metteurs en scène, ils associent au concept originel – nourri par leur lecture de La Montagne magique de Thomas Mann et par l'expérience critique et poétique de la Banalyse – une équipe d'interprètes qui irriguera le texte sur le plateau. "Nos personnages ont conscience du point de vue occidental de leur parole, tout comme ils savent l’extraordinaire de l’expérience qu’ils partagent."

C'est dans les pas d'Andreas, nouveau venu de cette petite communauté en retrait du monde, que Benoît Piret et Elena Doratiotto entraînent le spectateur, œil neuf lui aussi sur une forme scénique conçue avec "l'humour qui exige de l'espace" selon les termes de Mann, avec humour donc, ampleur évidemment, et finesse tout autant. Une théâtralité dont la précision extrême – très écrite et, dans le même mouvement, la même présence, intimement mêlée de spontanéité – sert subtilement la liberté du propos. Un conte suggestif et sensible, loin du naturalisme mais profondément réaliste. Un conte de l'écriture incarnée comme vecteur de mystère et célébration de l'ordinaire. Une ode à l'imaginaire de chacun, à l'intelligence de tous. M.Ba.

Marie Henry

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Le Père commence : « Qu’est-ce que je ne t’ai pas encore dit pour que tu comprennes ? ». La mère lui répond : « Tu m’as déjà tout dit ». Le père d’insister : « Oui mais qu’est-ce que je ne t’ai pas encore dit pour que tu comprennes vraiment vraiment tout? ». « Peut-on un jour tout comprendre ? », lui répond abyssalement la mère. Marie Henry aime ainsi construire le dialogue en cascade, de réplique en réplique, de saut en saut. Le mot est un tremplin à la fois vers un autre et vers lui-même. « Oui mais j’ai répété deux fois vraiment cela veut dire que je marque un agacement qui traduit que vraiment vraiment j’ai tout compris ce que tu voulais me dire. - Alors répète-le. » Une discussion de fous ? En apparence seulement. Pink Boys and Old Ladies, spectacle de Clément Thirion, d’où sont extraites ces répliques, nous raconte le challenge posé par un petit garçon, nommé Normand, aux codes genrés, en revêtant une robe pour aller à l’école. Une situation pas si anodine que cela puisqu’elle vient secouer des siècles de vision binaire garçon-fille. Et la société d’en perdre… ses mots (« LE MARTEAU POUR SE FAIRE BATTRE. Le M/A/R/T/E/AU pour se faire B/A/T/T/R/E »). Le texte de Marie Henry prend alors tout son sens quand il exprime à nommer ce qui nous paraissait tellement évident jusqu’alors. Dans son jeu sur la langue et la narration, il y a du cocasse, de l’incongru, un décalage que l’on a déjà pu apprécier dans ses précédents textes, à l’instar de Come to me comme tout le monde (éd. Lansman) ou dans les performances que l’autrice mène avec sa sœur Isabelle (Les sœurs H. « Toujours éviter la morale », se pose-t-elle comme principe. « Je voulais bousculer les certitudes pour traduire que sur ce sujet, il n’y a pas grand-chose à penser. La place au jugement n’est pas donnée. » - N.N.