125 BPM

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Des numéros de roue Cyr, on en a vu et revu depuis l’invention de cet agrès par Daniel Cyr du Cirque Eloize, à la fin des années 90. Mais on n’en avait jamais vu un comme ça qui, au lieu de s’étendre sur quelques minutes comme c’est le cas d’habitude, atteint carrément l’heure, sans pour autant qu’on ne s’ennuie une seconde. C’est là un sacré tour de force de la part du duo réunissant Robin Leo et Jean-Baptiste André, qui se sont rencontrés en 2012 à l’ESAC (Ecole Supérieure des Arts du Cirque) à Bruxelles. Toutes les possibilités techniques de leur anneau de métal sont exploitées, à la verticale et à l’horizontale, dans la rotation sur place ou dans la bascule d’un axe à l’autre, à l’intérieur et à l’extérieur, ensemble ou séparément, à l’unisson ou en décalage. Mais le jeu sur la gravité et les orbites, qui définissent les lois de cette roue comme celles de l’univers, ne suffit pas pour tenir une heure : le duo André Leo y ajoute un sens de la construction qui s’amuse à casser les codes traditionnels du numéro circassien, un goût prononcé pour l’humour clownesque muet, des clins d’œil au disco et au heavy metal, et une complicité sans faille, qui fait vraiment plaisir à voir. Un régal. E.S.

Encore une fois

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Habitués à vivre dangereusement, les acrobates de Tripotes défient ici toutes les injonctions sanitaires rabâchées par la crise dans des portés charnels qui feraient frémir tout épidémiologiste. Pourtant, on oublie vite ces préoccupations virales car leurs saltos vertigineux nous font surtout craindre pour leur intégrité physique. On frissonne plus à les voir défier la gravité qu’on ne se soucie de les voir non-masqués. Malgré tout, le trio se joue du contexte hygiénique en trouvant le moyen d’échanger leur salive à distance ! Le centre de crise aurait-il oublié d’interdire l’échange de balles de ping-pong en se les lançant de bouche à bouche ? Il est vrai que rares sont ceux capables de cette prouesse à six ou sept mètres de distance. Décontractés et drôles, les circassiens (Julio Calero Ferre, Daniel Torralbo Pérez et Gianna Sutterlet, qui se sont rencontrés à l’Ecole Supérieure des Arts du Cirque à Bruxelles) saluent les badauds penchés à leur balcon entre deux pirouettes aériennes sur la bascule, s’excusent de s’approcher trop près quand une acrobatie dérape, et tissent un jeu complice avec ce public d’un soir d’une manière que toutes les vidéos et plateformes virtuelles du monde ne pourront jamais égaler. C. M.

Work

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Le cirque, dit-on parfois, c’est la rencontre entre l’être humain et l’objet – maîtrisé ou rebelle. Artiste touche-à-tout et audacieux, Claudio Stellato semble prendre cette définition au pied de la lettre. Dans « L’autre », en 2011, il vivait en solo l’exploration d’un mobilier sauvage, les meubles semblant doués d’une vie propre et mystérieuse. Avec « La Cosa », le metteur en scène, né à Milan en 1977, révélait ensuite sa passion du bois en invitant quatre bûcherons en costard (dont lui-même) à dialoguer à coups de haches avec quatre stères de bois de chauffage – un réjouissant ballet très chorégraphique, élu « Meilleur Spectacle de Cirque » aux Prix de la Critique en 2016. Cette fois, avec « Work », Stellato joue (à fond) sur la notion de « travail », comme l’indique le titre à double fond. Il convoque sur scène le grand art du bricolage. Tout à la fois peintres, charpentiers, couvreurs, acrobates, performeurs et danseurs, les quatre interprètes se jettent dans les pigments comme d’autres se jettent à l’eau. Chapeau bas à ces quatre intrépides (Joris Baltz, Oscar de Nova De La Fuente, Mathieu Delangle et Nathalie Maufroy) et aux régisseurs qui doivent nettoyer après chaque représentation. Attention, peinture fraîche ! Ça déborde de partout, on se pousse, on se cloue aux murs, on peint le décor aussi bien que ses copains bricoleurs, face à une salle médusée qui vibre souvent d’un rire rythmé par les coups de scie sauteuse. Le cirque traditionnel avait ses animaux sauvages. En repoussant toujours plus loin les limites du cirque contemporain, Claudio Stellato démontre que l’humain n’en a pas fini de découdre avec plus fort que lui. L.A.