Valérie Bauchau

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Cette saison encore, Valérie Bauchau nous a touchés et impressionnés par l’amplitude de son talent. Dans Le roman d’Antoine Doinel, elle incarne notamment la mère du jeune héros de Truffaut dans la création d’Antoine Laubin et Thomas Depryck. Elle y est parfaite en bourgeoise égocentrique et superficielle, peu aimante pour son fils rebelle en quête de repères.

Et surtout, Jessica Gazon lui a confié le rôle central de Celle que vous croyez, adaptation du roman éponyme de Camille Laurens. Pour tester la fidélité de son amant, Claire Millecam, divorcée, au seuil de la cinquantaine, s’invente un faux profil sur Facebook et finit par séduire virtuellement un jeune homme qui a la moitié de son âge. C’est en clinique psychiatrique qu’elle se retrouvera finalement, égarée entre réel et imaginaire.

Atout majeur du spectacle, Valérie Bauchau est magnifique de bout en bout dans ce personnage de femme caméléon si touchante par sa peur de ne plus être désirée, d’être abandonnée. Et si ambiguë par sa relation au réel, sa décision de mentir et de manipuler un inconnu, tout en sachant que le piège risque de se refermer sur elle. Dans la mise en abyme complexe imaginée par la metteuse en scène, on découvre d’abord l’actrice au naturel, répétant son rôle. Et puis soudain, regard vide, tics incontrôlés …elle devient la Claire bouleversante de la clinique psychiatrique. Plus loin, flash-back, la voilà transformée en pimpante quinqua, prête à tout pour satisfaire son désir. Valérie Bauchau parvient à garder, en intelligence avec l’univers de Camille Laurens, une parfaite maîtrise de ses différentes métamorphoses, et cette distance, souvent proche de l’humour, qui caractérise ses héroïnes. Elle incarne subtilement l’héroïne du roman, désirante mais angoissée de vieillir dans une société patriarcale au jeunisme triomphant. D.M.

Isabelle Defossé

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Voir Isabelle Defossé jouer Macha dans Villa Dolorosa de Rebekka Kricheldorf m’a ramené presque quinze ans en arrière, dans la petite salle du ZUT (Zone Urbaine Théâtre) de Molenbeek où elle interprétait Mam dans La Cuisine d’Elvis de Lee Hall. Ce raccourci n’est pas anodin. D’abord parce que ces deux projets ont été mis en scène par Georges Lini et qu’il y a là une « patte », une énergie et un ton qui lui conviennent parfaitement. Ensuite parce que, dans ces deux rôles à la fois si proches et si lointains, elle « funambulise » entre rire et désespoir avec une justesse désarmante. Si son jeu s’accommode aussi facilement de tous les genres (de Georges Feydeau à Edward Albee, en passant par Woody Allen ou Fabrice Melquiot) mais aussi de toute la palette des sentiments humains, c’est sans doute parce qu’à chaque fois qu’elle interprète un rôle, la comédienne se situe à mi-chemin entre le jeu et l’incarnation. Entre ce bonheur presque enfantin d’être quelqu’un d’autre le temps d’une représentation et en même temps de l’être « vraiment », de donner au public à voir et à ressentir un moment de vie autant qu’un moment de théâtre.E.R.

Tita Iacobelli

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Une vieille dame au visage creusé apparaît d’un pas chancelant : elle est attendue dans ce théâtre pour interpréter une dernière fois « La Mouette » de Tchekhov. Mais sa mémoire l’abandonne, elle confond les temps et les lieux, et dans son esprit fatigué, fiction et réalité s’entremêlent.

Tchaïka est une marionnette à taille humaine, manipulée par Tita Iacobelli, artiste chilienne qui mène depuis 2001 un brillant parcours d’actrice et de marionnettiste. C’est à Santiago qu’elle rencontre Natacha Belova, autre spécialiste du genre bien connue de nos scènes, et qu’elles décident de créer ensemble Tchaïka (« mouette » en russe).

Seule en scène, Tita Iacobelli habite magnifiquement son personnage, tout en assumant la distance que suggère la marionnette. Elle fait vibrer Tchaïka, cette actrice attachante qui s’accroche passionnément à la vie et à son métier, au-delà des désillusions et des années qui passent. Avec une virtuosité prodigieuse, elle donne voix à tous les échos du passé qui émergent de ce cerveau déglingué, bribes de dialogues tchékhoviens qui se mêlent à sa vie. Enfin Tita Iacobelli joue subtilement de l’ambiguïté qui se fait jour au fil de la pièce : à travers une vertigineuse mise en abyme du théâtre et du temps, la marionnette apparaît peu à peu comme le double vieilli de la comédienne qui la manipule.

Enfin, avec sa complice Natacha Belova, Tita Iacobelli réussit admirablement à créer cette atmosphère tchekhovienne faite de mélancolie et de douce ironie. Et l’on n’oubliera pas, parmi d’autres images poétiques, sa main tendue pour recueillir des flocons de neige en suspens dans l’air. D.M.