Le champ de bataille

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Un matin, un homme réalise qu’il n’est plus un héros dans les yeux de son fils. Que celui-ci est passé du côté obscur de la force. Qu’il est devenu un ado ! Ce choc et la crise qui en découle le bouleversent à un point tel qu’il s’exile dans les toilettes. Changement de trône… Le roman de Jérôme Colin sorti en 2018 parle de la violence. Violence dans la famille, à l’école, dans la société. Tout bon roman ne devient pas forcément un bel objet de théâtre mais en adaptant ce texte pour les planches, Denis Laujol a opté pour la meilleure formule qui soit : un seul en scène. Toutes les violences qui le traversent sont dès lors concentrées dans un seul corps : celui d’un homme, d’un père, d’un conjoint. L’autre excellente idée fut de confier ce rôle à Thierry Hellin, de substituer à la voix de Jérôme Colin qui imprègne les mots écrits sur le papier celle de ce comédien hors normes qui s’est approprié les souffrances, les colères, les craintes, les frustrations mais aussi les joies de son personnage en poussant encore un peu plus loin les limites de sa pratique artistique et en faisant de ce Champ de Bataille un moment profond et émouvant à la fois.E.R.

 

Rage dedans

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Il part toujours de son vécu flambant le Piraux/mane ou d’observations de proches pour poétiser le monde, le rendre plus digeste.  Dans ce cas, il revient de loin et a frisé la cata finale. A deux jours d’une première au Poche, il y a un an, panique à bord et plouf, il plonge dans une déprime existentielle majuscule. On dit "burn out" quand on dépend d’un patron implacable, mais ici il est son propre patron ! Bourreau et victime à la fois, un cas d’école rare ?

Le spectacle part des bords, les circonstances, les détails, les anecdotes tragi-comiques décrites le plus concrètement possible et qui cicatrisent les plaies par le sourire. Une chaise branlante, trois pieds sur quatre sur laquelle il se hisse, voilà figuré le gouffre du déséquilibre vécu. La hantise des ratés de virilité et le voilà qui se déguise en femme. Mais là on est passé des bords au "centre", l’amour, la difficulté de le vivre au quotidien, d’admettre que c’est pour toujours mais pas tous les jours.

Le texte plein de trouvailles heureuses se nourrit de mime et de la souplesse d’un corps bondissant qui agrippe l’attention.  Avec ce regard à la fois naïf et lucide, angoissé et amusé qui met le malheur à distance et fait le charme de ce comédien fou de son public.

Est-il né clown Jean-Luc Piraux? Avec lui, pas besoin de masque, de boule rouge sur le nez.  De spectacle en spectacle, il est un gentil auguste, déroulant avec une simplicité désarmante son tapis de malheurs qu'il nous offre en partage. Simplement délicieux et tonique. C.J.

Tchaïka

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En voyant Tita Iacobelli, la nécessité de monter La Mouette s’est imposée à Natacha Belova. Seule avec sa marionnette à taille humaine, la comédienne chilienne alterne de manière fascinante, grâce à son incroyable palette de jeu, entre quatre rôles, dont, principalement, la jeune Nina et Arkadina, au crépuscule de sa vie.
Outre l’incroyable performance de la marionnettiste, les silences, les respirations racontent autant que le texte épuré qui, en une heure et cinq scènes, résume l’essence du chef-d’œuvre de Tchekhov. Une petite forme, donc, pour un diamant brut taillé par la metteuse en scène et scénographe Natacha Belova, avec une émouvante sobriété. Dans cette atmosphère feutrée, la marionnette, qui incarne la vieille actrice, existe pleinement, par la voix, par les gestes, par la manière de se déplacer, de façon troublante parfois, tant grandit l’osmose entre les deux personnages qui osent un pas de danse.

Entre autres codes théâtraux, un ours en peluche, sorti d’une sacoche en cuir fatigué, devient le fils d’Arkadina, sa conscience, venu lui confirmer ses craintes, à savoir la liaison de Nina avec l’écrivain. Un dialogue métaphysique se glisse entre ces lignes de mauvais augure pour dire, avec talent et profondeur, l’injustice de la vie, le double drame de la vieillesse, du théâtre, du jeu et de la vérité. L.B.